P R E S S E P R E S S




"L'hybridation plastique avec les nouvelles technologies dans le cinéma expérimental contemporain" (2005)



- Article et entretien au sujet de Chrysalide, extrait du DEA / Master 2, Juin 2005, Université Paris 1 Pantheon/Sorbonne de Johanna Vaude -


(...) Pour en revenir à l’accident, on peut l’obtenir autrement avec les logiciels, sans passer forcément par la programmation, c’est ce que démontrent Damien Serban Yann Bertrand avec leur réalisation commune Chrysalide. (...)
Le résultat est surprenant, le modèle virtuel semble forgé dans une glaise en 3D qui essaye de prendre vie mais n’y parvient pas. Il se déchire, se froisse et se replie sur lui-même telle une carcasse métallique pour revenir amassé à sa matière virtuelle première, brute et inerte.
La troisième partie, Ugoki signifiant le mouvement, a elle aussi été obtenue par un heureux accident. Inspirés par les études de Etienne-Jules Marey et le film Pas de deux de Norman McLaren, Damien Serban et Yann Bertrand souhaitaient représenter le mouvement le plus pur dans sa décomposition. (...)
La somme de cette expérimentation nous plonge dans une dimension microscopique, comme si nous observions les radiographies d’un corps électronique autrement constitué et inattendu.


Johanna Vaude : Peux tu parler de ton parcours, comment as-tu commencé à faire des films ?

Damien Serban : Je me suis toujours intéressé aux arts plastiques, au dessin, au cinéma, j’ai donc très tôt su que je me dirigerais vers une carrière artistique. Ce qui m’a amené à la 3D est le mélange que cette technique propose entre graphisme, cinéma, et technologie, mais aussi une raison assez prétentieuse qui est qu’à l’époque, rien de ce que je voyais en 3D ne me semblait intéressant (ce qui a changé depuis). Je sentais donc l’envie et le besoin de faire autre chose avec ce « nouvel » outil qui n’était pas exploité pleinement.
Je suis rentré à l’Institut Supérieur des Arts Appliqués (LISAA) au moment où cette école lançait la section de réalisation, animation 3D et effets spéciaux. La première année d’enseignement était très technique, après plusieurs exercices tout au long de l’année, le projet de fin d’année consistait en un projet de film très court, réalisé en groupe sur un thème donné. La deuxième année était plus libre, on devait faire trois films sur le sujet qui nous intéressait, en groupe ou seul.
J’ai co-réalisé un premier film qui s’appelle Epines avec Yann Bertrand, qui a été mon co-réalisateur pour le film Chrysalide. On s’est rencontré dans le cadre des études, au début on était parti un peu sur un délire, sur le thème du chemin de croix de Jésus qui est toujours représenté de manière très mélancolique, et avec notre rage adolescente on a voulu faire un film sur un chemin de croix plus violent dans un univers post-apocalyptique. Très rapidement néanmoins nous avons donné du sens à ce film, et une réelle raison d’être, je ne considère donc plus du tout Epines comme un film d’adolescent, mais bien comme ma première réalisation. Ce film est narratif, mais son évolution est sensorielle et termine sur une scène onirique où le décor disparaît, et où le personnage principal se retrouve seul, épuré, blanc au milieu d’un espace noir et vide. A l’époque je ne connaissais pas du tout le cinéma expérimental, j’étais et je suis toujours fan de David Lynch, et j’étais très influencé par les visions oniriques, les scènes sans explications, étranges. Ce film a fait quelques festivals, et a eu des réactions très diverses selon les spectateurs, la plupart des étudiants trouvaient ce film « fou » (à moins que ça ne soit nous qu’ils trouvaient fous…) et intense, et à l’opposé lorsque je l’ai montré aux cinéastes expérimentaux de l’association l’Etna, dont je suis maintenant membre, ils ont trouvé ce film très « classique » et très « narratif ». J’avoue ne pas me soucier d’être « entre » plusieurs styles cinématographiques, et même trouver ça intéressant.
Ensuite j’ai réalisé un deuxième film en 3D, tout seul cette fois-ci, qui s’appelle Chut..... Ce film s’inspire initialement d’une nouvelle de l ‘écrivain Italien Dino Buzzati, Jeune fille qui tombe... tombe, qui raconte l’histoire d’une jeune fille qui se jette du haut d’un gratte-ciel et qui durant sa chute a des visions, notamment à travers les fenêtres de l’immeuble. La seule chose que j’ai gardée du livre est la notion de chute, j’ai fait s’arrêter la jeune fille à trois étages et ce qu’elle voit sont des visions totalement différentes de la nouvelle. Elles remettent en cause son choix, la font douter. Ce film a été montré à un Ciné-Concert à Blanc-Mesnil, où les élèves du Conservatoire de Blanc-Mesnil ont recomposés et interprétés une musique pour les films diffusés. Cette séance était programmée par Patrick Brosse et Catherine Bareau, qui ne voulait pas de films en vidéo, je l’ai donc kinescopé manuellement image par image en 16mm, avec l’aide des cinéastes expérimentaux Hugo Verlinde et Othello Vilgard et de l’association l’Etna. Le résultat était absolument parfait, j’étais très agréablement surpris !
Pour le troisième projet de l’école, Yann et moi voulions retravailler ensemble, nous avons donc réalisé un film mélangeant vidéo, animation 2D et animation 3D ; Le cosmos dans une assiette de pâtes. Le film illustre le monologue très « para-schizo-philosophico-mégalomane » d’un homme qui fabule sur le monde, le temps et l’univers. En partant d’un texte que nous avons écrit, nous avons créé des images en total décalage, pour dédramatiser, et ironiser sur l’aspect sérieux de la « théorie » expliquée par le personnage principal. C’est un film de science-fiction burlesque expérimental !
Pendant la réalisation de ce film, en fin d’année, Michel Lauricella, professeur de morphologie à LISAA, mais surtout sculpteur et dessinateur talentueux, est venu nous voir au sujet de notre premier film Epines. La scène onirique l’avait particulièrement intéressé car elle lui rappelait du point de vue de l’esthétique, de l’univers et de l’idéologie le principe du Butô. Comme il connaissait un danseur dans cette discipline, il nous a proposé de monter un projet ensemble autour de ce thème. Nous ne connaissions pas du tout cette pratique mais nous avons été tout de suite intéressé. Le Butô est une danse Japonaise qui est née du traumatisme d’Hiroshima, elle est très intérieure et non pas expansive comme on peut le voir dans le danse contemporaine ou classique. Elle ne cherche pas à dessiner un mouvement dans l’air et à faire abstraction du corps, au contraire elle cherche les limites morphologiques et musculaires du corps humain. Elle peut ainsi être très violente ; par exemple certains danseurs peuvent garder une pose pendant une heure sans bouger, le corps, qui a du mal à supporter ce supplice, va commencer à avoir des tremblements, des spasmes et la danse consiste en cela. A l’origine le Butô était entièrement improvisé, mais depuis il a pris d’autres formes plus modernes et peut être présenté entièrement chorégraphié. Michel Lauricella nous a présenté le danseur, Jean-Louis Le Cabellec, à la morphologie absolument incroyable, on peut voir chacun de ses muscles à l’égal d’un écorché, nous avons donc été tout de suite inspiré. Nous sommes donc partis trois jours en Bretagne pour filmer en DV le danseur dans divers décors naturels. C’était trois jours très intenses, pris sur le vif et totalement improvisés. Le seul fil conducteur qui nous est apparu dés le départ comme une image récurrente était celui de la « chrysalide ». Ce qui nous a intéressé dans ce concept, c’était l’idée de la mutation et du changement du corps entre deux états. Lorsque nous avons regardé les rushs, nous nous sommes aperçus que l’intensité que nous avions ressenti durant ces trois jours ne pouvait pas être seulement retranscrit sous forme documentaire avec les images brutes. Nous avons par la suite pensé à une sorte de scénario, ou d’évolution sensorielle, pour retranscrire en image cette expérience. Trois thèmes se sont imposés : Iki (la respiration), Mono (la matière), Ugoki (le mouvement) pour former un triptyque visuel.

J.V : Comment avez-vous procédé techniquement pour chacune des trois parties ?

D.S : Iki (la respiration), la première partie, est faite entièrement en 3D à partir du logiciel 3DS Max. Cela nous a pris plusieurs mois pour faire la modélisation du personnage en 3D car nous avons essayé de respecter au mieux sa morphologie d’après les photos prises du corps et du visage de Jean-Louis Le Cabellec. Nous l’avons néanmoins stylisé et exagéré car nous ne voulions pas d’un personnage lissé, proche de l’aspect de la peau humaine, on a gardé le côté brut de la 3D à l’instar du Butô qui elle aussi est très brut. Le défi étant de rendre compte du côté viscéral et vivant de cette danse sans pour autant imiter le réel, en conservant les architectures et polygones de la 3D. Cette première partie est sur le thème de la respiration, nous avons donc voulu montrer une forme qui au départ est rigide et inerte, qui commence à prendre vie par la respiration et qui fini par étouffer et se détruire. Nous avons commencé par monter le story-board de Iki, le découpage des différents plans, de leurs évolutions et Hicham Bouhennana a créé l’animation sur un logiciel appelé Motion Builder. Ce logiciel lui a permis d’animer uniquement le squelette, de créer ses mouvements, la chorégraphie, que nous avons ensuite réintégré dans le corps modélisé. Nous n’avons pas voulu reprendre les vrais éléments de la danse de Jean-Louis Le Cabellec, car nous voulions que chacun puisse improviser dans sa pratique artistique à l’égal du Butô. C‘est pourquoi, après lui avoir donné à visionner les rushs filmés, nous avons laissé une totale liberté à Hicham Bouhennana concernant la « chorégraphie », et nous ne le regrettons pas du tout car son travail est non seulement remarquable, mais extrêmement fidèle aux attitudes de Jean-Louis Le Cabellec. A partir de cette animation, nous avons placés les caméras virtuelles et travaillés les effets spéciaux qui sont totalement de l’ordre de l’expérimentation. Par exemple, l’effet de la peau du personnage qui est complètement froissée comme du papier, est le résultat d’un outil intégré dans 3DS Max qui a été détourné et poussé à l’extrême. Contrairement à la pratique classique de la 3D qui consiste à tout faire pour préserver son personnage et ne surtout pas le casser, nous avons décidé de détruire, de déformer notre modèle. L’outil du logiciel s’appelle « Tesselate » et il sert à démultiplier les faces d’un objet. Un de ses paramètres s’appelle la tension et permet de gérer la distance (et l’angle, convexe ou concave) entre les nouvelles faces, c’est cet aspect que nous avons poussées à l’extrême et qui nous a détruit le personnage. Ce procédé a vraiment été obtenu par accident, un hasard qui nous a permis d’obtenir un effet que nous trouvions magnifique et que nous avons gardé. Toute la séquence de fin a été ainsi obtenue par d’autres instruments détournés au travers desquels nous avons « provoqué l’accident », ce qui a créé des résultats inattendus.
Pour Mono (la matière), nous avons décidé de mêler des images réelles du danseur à des images 3D. Nous avons donc sélectionnés les rushs du film qui nous intéressaient, puis nous avons stabilisés virtuellement les images (pour les plans filmés sans pieds…), et ensuite à partir des images filmées, nous avons commencé à penser une évolution, d’un passage d’un état à un autre, mais volontairement beaucoup moins linéaire que dans la première partie, pour symboliser et mettre en valeur la multitude et le contraste des différentes matières. Concernant les ajouts en 3D et en effets spéciaux, Yann et moi avons travaillé chacun de notre côté certaines scènes, puis nous avons monté le tout ensemble. Il y a toute une partie où le modèle en 3D est en surimpression sur le modèle réel et se démultiplie. A la fin de cette partie, lorsque le personnage prend des pierres et les introduit dans son ventre, ce n’est plus qu’un modèle en 3D. Cette scène est représentative du rapport très particulier de Jean-Louis Le Cabellec avec la nourriture, il avait fait une danse, lorsque nous étions en Bretagne, où il mangeait le sable et le recrachait. Cette partie représente vraiment l’appropriation de la matière de laquelle il s’est extirpé pour ne faire plus qu’un.
Pour la troisième partie Ugoki (le mouvement), nous voulions retourner à l’état le plus pur, le plus primaire du mouvement et ainsi ne plus montrer le corps qui trace un mouvement, mais le mouvement même. C’est donc une partie très abstraite, le mouvement et le corps ne font plus qu’un. Nous étions inspirés par les photos de Marey, et Pas de deux de Norman Mclaren, nous avons fait beaucoup de tests pour se rapprocher de cette idée d’une marche qui se déploie, mais nous n’étions pas satisfaits des résultats. Nous sommes finalement partie d’une boucle d’une marche en 3D qui se répète, animée par Hicham Bouhennana, et en créant pleins d’effets sur cette simple boucle, comme en zoomant dedans par exemple, cela a créé d’énormes traînées. Nous avons également utilisé des images directement du logiciel d’animation MotionBuilder, qui lorsqu’on bougeait les caméras en temps réel, créait un bug qui cassait les polygones, décomposait l’image. Bien sûr lorsqu’on lançait un rendu, le logiciel ayant le temps de correctement calculer chaque image, le bug était absent. Nous avons donc décidé de filmer avec une caméra DV le bug tel qu’il apparaissait sur l’écran, nous avons ensuite repris ces images que nous avons réintégrées au film. Tout ceci nous a donné différents tableaux abstraits de vingt à quinze secondes qui n’avaient pas de lien entre eux. Bien qu’au départ nous ne comptions pas faire un film totalement abstrait, nous avons décidé, comme pour Iki, d’accepter les fruits de nos expérimentations tels qu’ils se présentaient, et avons donc créé des transitions entre ces tableaux pour construire Ugoki, totalement abstrait. Une fois cette « structure de base » réalisée, le musicien Benjamin Holst nous a envoyé la musique (qui contrairement aux deux premières parties a donc été composée avant les images). C’est sur cette musique que Yann et moi, en se répartissant chacun une moitié du film, avons expérimenté dans le logiciel de compositing, Combustion. Une fois satisfaits, nous nous sommes ré échangés nos deux parties, et avons à nouveau travaillés sur ce que l’autre avait déjà fait. Cette manière plus « ludique » de travailler a été réalisée pour laisser venir à nous le mouvement, naturellement, par rapport à la musique. Une manière aussi de revenir à la source, à savoir que le Butô bien qu’étant très « particulier » n’en est pas moins une « danse ».

J.V : Avez-vous un prochain projet de prévu ?

D.S : Prochainement nous n’allons pas travailler ensemble car nous avons décidé de nous séparer un peu pour faire chacun nos propres découvertes artistiques. A l’avenir, pour mes projets personnels, je suis très intéressé de travailler sur le bug et la compression informatique en rapport (ou non) avec la 3D assumée en tant que telle (et non cherchant à imiter le réel).
Mon prochain film sera très court, il part du dossier de présentation de Chrysalide qui comporte plusieurs vignettes d’images filmées du danseur pour faire comprendre le mouvement. Comme je devais faire une traduction du dossier en anglais, je l’ai envoyé à ma belle mère qui vit aux Etats-Unis pour qu’elle le corrige. Comme elle n’a pas pu faire les corrections sur un ordinateur, elle a imprimé le dossier sur un papier fax et me l’a renvoyé. Les vignettes sur papier fax n’avaient plus le même aspect, le danseur était comme mordu, contrasté. J’ai trouvé ça très intéressant et j’ai numérisé ces vignettes et recréé numériquement le mouvement d’une vignette à l’autre avec un procédé qui s’appelle le morphing. Ce sera un film expérimental au sens premier du terme car j’ai expérimenté le morphing qui est un outil que je ne connaissais pas du tout pour l’instant.
Autrement je compte faire un film pour la carte blanche à Delia Serban et Christina Hess, autour du thème de l’eau, prévue pour 2006 à Blanc-Mesnil. Je prévois de faire trois petits clips en DV sur l’eau et un grand film en 3D que je vais sûrement travaillé avec un musicien de musique électronique, Suguru Goto. L’enjeu sera d’essayer de recréer de l’eau ou une impression de liquide en 3D, de la rendre vivante mais toujours en gardant l’aspect brut et géométrique de la 3D, sans chercher le réalisme.

Entretien avec Damien Serban, propos recueillis par Johanna Vaude en avril 2005 chez le cinéaste à Paris.
- Review and interview about Chrysalide, extracted from the DEA / Master 2, June 2005, University Paris 1 Pantheon/Sorbonne by Johanna Vaude -
(english translation soon)



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